Méditation et poésie

C’est à l’aube, non loin de Bodh Gaya, que Shakyamuni s’éveilla sous l’arbre de la bodhi, après une longue assise et une résistance victorieuse aux assauts de Mara. Sa pratique d’éveil rompait tant avec l’insouciance et le luxe de sa vie au palais qu’avec les années qui suivirent, années d’errance et de recherche, de pratiques ascétiques et yogiques auprès des plus grands maîtres spirituels de son temps.

Les textes (sutras) ne sont pas toujours explicites sur les différences fondamentales entre les deux pratiques (yogiques et ascétiques d’un côté, juste assise et voie médiane de l’autre), les unes menant à une impasse spirituelle et la seconde à l’éveil. C’est donc du côté des exégètes et des maîtres qu’il faut se tourner mais même dans la littérature abondante que j’ai parcourue je n’ai pas trouvé réponse claire à cette interrogation.

Il m’a fallu attendre la fin de l’année 2018 et la rencontre d’Issho Fujita, maître en charge de coordonner en dehors du Japon les dojos, temples et monastères zen soto affiliés à la Sotoshu, pour obtenir une explication convainquante. Maître Fujita voit dans ces différentes pratiques l’opposition entre ce qui relève de l’action forcée et de la technique d’un côté, et de la spontanéité de l’autre. Ainsi dresse-t-il les oppositions suivantes:

Méditation / Zazen
Forceful action (gou-i) / Spontaneous action (Un-i)
Techne / Poiesis
Science / Art
Ego operation / Buddha (nature operation
)

Ce sont les termes « techne » et « Poiesis », empruntés à Heidegger, qui ont créé le déclic. « Techne » est cérébrale, c’est la technique qui vise à appliquer des procédés en vue de l’obtention d’un résultat. « Poesis » au contraire relève de l’immanent. On ne fait pas. On reçoit, on absorbe, on vit en unité, on est. Au-delà des dualités entre sujet et objet, la pratique juste sans but ni profit (Mushotoku) n’est que poésie. Zazen est poésie.

S’il y a un hasard, il a mis entre mes mains dès le lendemain de la rencontre avec Issho Fujita, ce poème d’Evelyne Trouillot.

Face à l’épouvante des mains nues,
La poésie
Souveraine exigence.

J’ai eu la chance de discuter brièvement la semaine dernière avec Lyonel Trouillot, le frère d’Evelyne et brillant auteur Haïtien. Il sait quelle importance a pour moi le court poème de sa sœur. Peut-être lui dira-t-il qu’un Européen se le récite régulièrement. Mais comment pourrait-il imaginer qu’à mes yeux sa beauté exprime aussi, à sa manière, pourquoi zazen n’est pas méditation?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *